Les Divines
Les Divines est né d'une curiosité qui accompagne Steve Ney depuis l'enfance, nourrie par des voyages en Inde avec ses parents et une rencontre marquante, restée longtemps sans réponse. Des années plus tard, le photographe est retourné à Pondichéry pour raconter, à travers plusieurs jours de rencontres avec la communauté transgenre locale, une histoire profondément humaine. Entre mode et documentaire, cette série intime donne la parole à des femmes qui méritent d'être vues.
L'interview
Comment est né le projet "Les Divines", et pourquoi avoir choisi de photographier la communauté transgenre de Pondichéry ?
Je pense que Les Divines est né d'une curiosité qui m'accompagne depuis l'enfance. Très jeune, je me sentais déjà en décalage, attiré par ce qui n'était pas toujours vu comme fait pour les garçons. Tous les deux ans, je partais en Inde avec mes parents. C'est là que j'ai remarqué des femmes qui dégageaient quelque chose de différent, une stature, une présence qui m'intriguait sans que je sache y mettre des mots. J'en avais parlé à ma mère. Elle m'avait simplement répondu de ne pas les approcher, sans expliquer pourquoi. Ce silence, je crois, a nourri mon intérêt plus que n'importe quelle réponse.
Des années plus tard, cette curiosité n'avait pas disparu. La photographie m'a offert la possibilité d'y revenir, avec le regard d'un adulte qui veut comprendre et raconter. Si j'ai choisi Pondichéry, ce n'est pas un hasard, c'est là qu'a eu lieu cette première rencontre. Les Divines est né de cette envie, transformer une question restée longtemps sans réponse en une histoire profondément humaine.
Y a-t-il une rencontre qui t'a particulièrement marqué au cours de ce projet ?
Parmi toutes les rencontres que j'ai faites pendant ces dix jours, celle avec Pavithra est sans doute celle qui m'a le plus marqué. On est d'ailleurs encore en contact aujourd'hui. Au moment où je l'ai rencontrée, elle n'avait pas la possibilité, et je pense que c'est encore le cas, de financer sa chirurgie de transition. Pour mettre de l'argent de côté, elle suivait ses études de 8 h à 17 h, puis, dès 18 h, elle rentrait à la ferme où elle vivait pour s'occuper des vaches. Toutes ses journées étaient organisées autour de cet objectif, obtenir son diplôme d'ingénieur, financer son opération et pouvoir vivre pleinement en tant que femme.
Ce qui m'a le plus touché, ce n'est pas seulement son histoire. Pendant mon séjour, la communication n'était pas toujours simple. Avec certaines personnes, les échanges restaient limités, souvent parce que le manque d'éducation ou d'ouverture rendait ces sujets difficiles à aborder. Avec Pavithra, c'était tout l'inverse. J'ai tout de suite senti chez elle une grande sensibilité, une vraie intelligence et surtout une combativité exceptionnelle. C'est cette rencontre-là qui a donné une dimension beaucoup plus humaine à mon projet.
Envisages-tu de prolonger ce travail, à Pondichéry ou ailleurs en Inde ?
Les Divines m'a appris à regarder autrement. Même si je photographie depuis que je suis enfant, je ne travaille professionnellement que depuis quatre ou cinq ans. J'ai longtemps photographié de manière très instinctive.
Ce projet m'a emmené dans des situations que je n'avais jamais connues. Les conditions n'étaient pas toujours simples, la communication non plus, même en parlant la langue locale. Il a fallu prendre le temps, observer davantage et créer un vrai lien avant de faire une image. Je pense que c'est ce qui a le plus fait évoluer mon regard.
Aujourd'hui, j'ai surtout envie de continuer à raconter l'Inde. Mes racines sont indiennes, mais j'ai grandi en France, et mon regard se construit entre ces deux cultures. La mode m'a apporté une certaine exigence esthétique, l'Inde m'apporte la couleur, la matière, les émotions et les histoires. Peu importe le pays ou le sujet, je veux que mon esthétique reste au service d'histoires vraies, de rencontres sincères et de personnes qui méritent d'être vues.
Quel matériel as-tu utilisé pour Les Divines, et pourquoi ce choix ?
Je possède plusieurs boîtiers Leica pour des usages différents. Mon Leica SL2 est celui que j'utilise le plus au quotidien, notamment pour sa polyvalence.
Mais pour Les Divines, c'est principalement mon Leica M10-R qui m'a accompagné. C'est un boîtier avec lequel j'ai une relation très particulière. Il y a quelque chose de très mécanique, de très instinctif, presque comme conduire une belle voiture ancienne. On prend son temps, on ressent davantage chaque image. J'ai aussi utilisé du moyen format argentique pour garder une trace physique du projet et retrouver cette sensation plus intemporelle de la pellicule.
Concernant les optiques, j'ai travaillé avec un 35 mm Summicron et un 50 mm Summilux. Habituellement, je photographie beaucoup au 28 mm parce que j'aime intégrer la personne dans son environnement et laisser beaucoup de place au décor. Pour Les Divines, j'avais besoin d'être plus proche. Le 35 mm était le bon compromis, assez large pour raconter le lieu, mais suffisamment proche pour créer une vraie intimité. Le 50 mm, je l'utilisais surtout pour les portraits, quand je voulais me concentrer entièrement sur un regard, une expression ou une émotion.
À propos de Steve Ney
Steve Ney, 29 ans, est né à Paris et est originaire de Pondichéry, en Inde. Guidé par sa mère, qui naviguait entre l’argentique et le numérique, il découvre très tôt ce qu’il appelait « l’appareil à figer la vie » et développe le désir de raconter des histoires à travers les images. Autodidacte, il s’oriente progressivement vers la photographie de mode. La crise du COVID-19 marque un véritable tournant, le poussant à se lancer pleinement dans cette aventure. Lauréat du Prix Picto de la Mode 2025, dotation Filippo Roversi, il poursuit aujourd’hui son exploration photographique en mêlant sa créativité à ses racines indiennes. À travers son travail, Steve Ney propose une vision authentique et nuancée de l’Inde moderne, loin des stéréotypes, avec la volonté d’en révéler toute la richesse et la beauté.
Retrouvez son exposition Les Divines jusqu'au 30.09.2026 au Leica Store Paris Rive Gauche. Pour aller plus loin, participez à son workshop consacré à la photographie de mode le 17.10.2026.