Tout Est Prétexte À (Peut-Être) Faire Une Photo
Auteure d'une œuvre poétique et singulière en couleur, magnifiée par les tirages de l'Atelier Fresson, nous avons échangé avec Dolorès Marat, une grande dame de la photographie dont l'exposition "Mille rêves" (du 1er décembre 2014 au 15 mars 2015) inaugure un nouveau Leica Store à Paris - situé au 105-109, rue du Faubourg Saint-Honoré - accueillant une galerie, une librairie et une Akademie Leica. Au cours de cette conversation très généreuse, Dolorès Marat revient sur son riche parcours, sur le bonheur que la photographie lui a procuré tout au long de sa vie, ainsi que sur l'émotion qu'elle doit éprouver devant un sujet pour appuyer sur le déclencheur et qui est à l'origine de chacune de ses images.
Les images ici présentées sont plutôt hétéroclites, comment les agencez-vous ?
Y a-t-il un fil conducteur ? L'exposition que j'accroche à la galerie Leica représente trente ans de photos, depuis un certain temps, je mélange tout mon travail ! "Paris"," New-York", "Sirocco" que je suis en train de mener sur le pourtour méditerranéen, des photos prises dans différents endroits où je vais et où j'ai la chance de voir et de sentir une photo… Partout, le même fil conducteur : l'émotion devant moi que je dois absolument photographier.
Ainsi, les correspondances d'une image à l'autre se font...
Elles se font presque toutes seules. Les gens essaient de comprendre le rapport entre les images et font eux-mêmes la correspondance : évidemment, c'est différent pour chaque personne et c'est précisément cela qui m'intéresse.
C'est une démarche assez rare de nos jours.
Oui, j'ai exposé de cette manière récemment au Carrousel du Louvre, de concert avec Françoise Besson, ma galeriste à Lyon : beaucoup de personnes sont venues nous voir et ont été intéressées par ce mélange d'images sur les murs.
Auparavant, vous travailliez plutôt par série ?
Oui et non, quand j'ai sorti mon livre sur Paris, je n'avais mis que des photos de Paris, bien sûr, la même chose pour le livre sur New-York. Avec "Sirocco", d'un seul coup, cela m'intéressait véritablement de mettre, côte à côte, une photo de Port Saïd et une photo de New-York, par exemple, et puis encore à côté deux autres photos de Paris et une de Berlin et ainsi de suite. Comme je suis un peu... "désordre dans ma tête", ça me ressemble...
Y a-t-il eu un élément déclencher pour vous donner cette idée ?
Oui. J'avais envie de plus de fantaisie dans l'accrochage. Je dois dire qu'il y a vingt ans de cela, j'avais un galeriste à Paris avec qui j'avais monté une exposition à la manière d'un cabinet de curiosités, il y avait là des photos de New-York de tous formats, montées dans des cadres différents achetés aux puces de Montreuil. A l'époque, cela m'avait beaucoup plu et avait beaucoup plu aussi à tous ceux qui étaient venus voir l'exposition. Cela fait maintenant quatre, cinq ans que j'expose de cette manière, cela change du format "une photo, plus une photo, plus une photo...". Les gens arrivent à la fois à voir l'ensemble et à rentrer dans chaque image puis, ils tissent des correspondances entre les pays, les sujets, etc.
Est-ce que cette manière de présenter vos images a un rapport direct avec la manière dont vous les faites, que ce soit à New-York, Paris, ou le long du pourtour méditerranéen ?
Absolument ! En fait, la photo, ça a été ma vie, depuis toujours. J'ai toujours fait des photos, j'ai toujours mon Leica avec moi et, dès que je sens une émotion par rapport à quelque chose que je vois, je fais une photo, peu importe où je suis. Cela peut être dans la rue, dans le métro, dans un train, en voiture, à la campagne… Je ne travaille pas par série (sauf peut-être à New-York où je me suis rendue exprès pour photographier la ville). Elles se font avec le temps, mais je ne les accroche plus ensemble. Pour les livres, c'est un peu différent, surtout si c'est un livre sur une ville en particulier.
J'essaie de vous imaginer en train de travailler... Est-ce que l'on pourrait comparer votre manière de travailler à des déambulations visuelles ?
Ce sont des déambulations volontaires et involontaires car mon esprit est toujours en "mode photo" du matin jusqu'au soir et quelque fois la nuit aussi ! Si je vais à un rendez-vous, par exemple, et que sur mon chemin quelque chose me touche, j'essaie de faire la photo au moment où cela me touche. Si ce qui me touche est l'attitude d'une personne, une situation, je me rapproche : les flous sont l'enregistrement de mon geste vers la personne, c'est pour cela qu'il y a souvent des photos qui ne sont pas très nettes, je ne fais jamais de flou volontaire.
Vous devez avoir des archives formidables...
Oui. J'ai beaucoup de photos.
S'il vous faut prendre une photo à un instant très précis, n'en faites-vous qu'une ? Ou bien est-ce que vous faites plusieurs prises de vue d'un même sujet ?
Je ne fais qu'une seule photo, je ne peux pas en faire plusieurs. C'est vraiment un moment décisif, comme dirait Cartier-Bresson, au moment où je la sens. Et lorsque je fais deux prises de vue, sur un paysage par exemple, je me suis aperçue que c'est toujours la première que je garde. Il faut que toutes les tensions soient là à la prise de vue : cadre, sujet, lumière, très vite d'un seul geste. Dans mes images, il n'y a aucune photo recadrée, aucune manipulation de couleur à l'aide de l'ordinateur ou autre. Je travaille depuis toujours en diapositive. Elles sont ensuite tirées par l'Atelier Fresson, à qui je demande qu'elles soient le reflet des diapositives d'origine. Pour moi, l'acte photographique se situe véritablement au moment où je prends la photo. Je veux que ce soit parfait du premier coup. Si ce n'est pas comme je veux lorsque je les réceptionne, alors je jette. Cela ne me viendrait jamais à l'idée de recadrer. C'est une façon un peu ancienne de travailler, je le reconnais, les photographes aujourd'hui ne travaillent plus du tout comme cela, ils sont plus libres et inventifs avec le numérique, j'ai vu des merveilles chez les jeunes photographes que je rencontre lors de mes interventions.
Qu'est-ce qui fait donc que vous appuyez à un moment donné sur le déclencheur ?
C'est quelque chose qui vient du ventre, de la tête, du cœur, qui fait que je ne peux pas faire autrement que de faire la photo. Elle est bonne, elle est mauvaise, c'est une autre histoire... mais je suis incapable d'appuyer sur le déclencheur pour faire une photo si je n'ai pas cette émotion. Il faut pour cela quelque chose qui me touche. Si, par exemple, je me promène avec quelqu'un et que cette personne me dit : "Regarde, as-tu vu comme c'est beau ? C'est une photo pour toi !" (On me le dit souvent). Dans ce cas, comme ce n'est pas moi qui ai vu, qui ai senti, je ne peux pas faire la photo et, d'ailleurs, je ne la fais pas !
Dans vos images, il y a aussi tout ce travail sur la couleur...
Non, il n'y a pas de travail sur la couleur ! Je prends exactement ce que je vois.
Vous avez toujours travaillé en couleur ?
Oui. J'aime la couleur, c'est quelque chose qui me touche... On en revient au même point. Quand il y a la couleur, la lumière, et un sujet qui me touchent... là, envers et contre tout, j'essaie de faire la photo. Mais, des fois, j'en rate, quand même ! Ce n'est pas bon à tous les coups (rires) !
Qu'est-ce qui a fait que vous vous êtes intéressée à la photographie ?
C'est une longue histoire. Chez moi, il n'y avait aucune culture, pas de livres, j'avais juste une radio. Après avoir voulu être chef d'orchestre et puis chanteuse, un jour, pendant le cours de géographie, d'un coup, je me suis dit : "Je veux être photographe". Là, encore, ça m'est venu du ventre ! Je ne savais même pas ce que ça voulait dire... J'avais quatorze ans mais j'étais une toute petite fille dans ma tête. Quand je suis rentrée de l'école, je l'ai dit à ma mère mais elle m'a dit : "Non, ma fille, tu ne seras pas photographe, tu seras couturière". Ainsi, dès que j'ai quitté l'école, elle m'a inscrit dans une école de couture et, comme j'étais très obéissante, j'ai fait l'école de couture sans discuter. Je travaillais bien, j'ai été repérée tout de suite par un tailleur parisien.
J'étais culottière - giletière. Je faisais dix pantalons et deux gilets par semaine. Je travaillais chez ma mère et, toutes les semaines, je lui rapportais les pantalons et les gilets cousus, puis j'en reprenais d'autres que je lui ramenais la semaine suivante. Un jour, la tailleur m'a dit : "Dolorès, tu vas prendre quinze jours de vacances parce que je vais fermer". Le lendemain, en revenant du village d'à côté où ma mère faisait ses courses en vélo, elle me dit que monsieur Froissart, qui était le photographe de cette petite ville, cherchait une bonne à tout faire. J'ai dit à ma mère que je voulais y aller, qu'elle ne pouvait pas m'interdire de travailler pendant mes vacances. Je m'y suis présentée et j'ai commencé le lundi. A la fin de la semaine, le photographe m'a demandé combien je gagnais pour coudre pantalons et gilets. J'ai oublié le montant aujourd'hui mais c'était très peu. Il m'a proposé de me ramener à la maison et de parler à ma mère. Je ne lui avais rien demandé mais j'avais le sourire jusqu'aux yeux ! Quand on est arrivé chez ma mère, monsieur Froissart lui a dit : "Madame, je crois que votre fille est douée pour la photo, si vous êtes d'accord, je vous donne "tant" de plus et je la garde".
Comme la proposition venait de quelqu'un que ma mère connaissait, à mon grand étonnement, elle a accepté : c'est comme cela que j'ai commencé à apprendre la photo, sur le tas comme on disait en ce temps-là… Je faisais le ménage le matin mais, en deux, trois heures, c'était fini !, ainsi, l'après-midi, le photographe m'expliquait comment fonctionnaient les appareils photo, comment développer, tirer, retoucher les photos d'identité… Je crois que j'avais tout compris en cinq jours, il me disait qu'il avait l'impression que j'étais née avec un appareil photo entre les mains. Après cela, je n'ai jamais pu quitter la photographie, mais je n'avais pas encore de projet personnel.
Quel parcours impressionnant...
Je suis une vraie autodidacte. Chez monsieur Froissart, j'ai appris à faire des photos de mariage, d'identité, des portraits de bébé sur des coussins en velours, de communiantes en robe de mariée, j'ai appris à travailler en studio, à tirer les photos d'amateurs… et toutes celles que nous faisions au studio. Quand je suis partie de chez lui, j'ai été laborantine dans un magazine pendant dix-sept ans, puis j'ai été photographe de studio pour ce même magazine pendant dix ans. J'ai commencé mon travail personnel quand mes enfants, ayant grandi, ont quitté la maison. Il m'a fallu un an alors pour comprendre ce que j'avais envie de faire et, surtout, comment j'allais m'y prendre parce qu'être photographe, c'est bien beau mais cela veut dire quoi, être photographe, au juste ? Au bout d'un an, j'ai compris que ce qui m'intéressait était, tout bêtement, ce qui se passait autour de moi. Je n'avais jamais voyagé, je n'étais jamais partie de Paris. Pour photographier ce qui m'intéressait, j'ai compris qu'il fallait que j'aie toujours mon appareil photo avec moi. Voilà comment a commencé ma vie à la fois de photographe professionnelle et mon travail personnel.
Ainsi, à un moment donné, vous êtes passée de l'autre côté de la barrière, en empruntant une toute autre démarche par rapport à votre travail en laboratoire, où vous travailliez sur les images des autres...
Oui, mais j'ai adoré tirer ! De plus, j'étais très timide, cela tombait bien car j'étais enfermée toute la journée dans le laboratoire qui était attenant au journal. C'était un journal de mode, et la mode, ce n'est pas trop mon univers, même pas du tout ! Ainsi, j'étais bien tranquille toute seule dans mon laboratoire... Je ne faisais que du tirage noir et blanc, parce que les magazines, à l'époque, étaient imprimés en noir et blanc, il n'y avait que certaines publicités qui étaient en couleur. C'était en 1968, il y a longtemps… Un jour, un photographe extérieur est venu dans mon labo voir la tête que j'avais, il s'appelait Merzagora. Au moment de partir, il me demande si je veux voir la prochaine couverture, et voilà que de son cartable il me sort un tirage Fresson. Là, j'ai reçu un coup de poing dans le cœur et je me suis dit : "Si un jour je fais des photos pour moi, je les tirerais comme ça". Plus de dix ans après ce jour-là et après des mois de recherches, j'ai trouvé une boutique à Opera qui s'appelait "Images" et qui travaillait avec Fresson : j'ai montré trois diapositives, le vendeur les as regardées et m'a dit : "Ah non, elles sont trop moches, Fresson n'acceptera jamais de tirer ça". Timidement, je lui ai demandé de lui donner quand même, il les a gardées et m'a dit que j'allais dépenser de l'argent pour rien. Voilà comment j'ai commencé mon travail personnel.
Pensez-vous que toutes les images que vous avez tirées au cours de votre carrière ont pu avoir un impact sur la manière dont votre regard s'est formé ?
Sûrement. De plus, j'étais très douée pour les tirages en noir et blanc parce que j'adorais ça : je pouvais parfois rester une semaine sur un tirage - je n'en faisais pas qu'un seul bien sûr ! - mais à l'époque, on avait le temps. Le lendemain matin, je regardais les tirages faits la veille : si je voyais que je pouvais encore les améliorer, je recommençais. Cela m'a aiguisé l'œil, bien sûr.
Quant au Leica ?
Pendant la période où j'ai essayé de comprendre ce que je voulais faire, j'ai commencé à mettre de l'argent de côté tous les mois pour m'acheter un appareil photo. Il me fallait le meilleur et, tous les renseignements pris, c'était un Leica ! A cette époque, je travaillais énormément : à un certain moment, je cumulais même quatre emplois à la fois. Salariée dans mon journal, j'allais faire des photos pour la radio à midi, des photos de danse le soir et des photos pour une huile de voiture de course le week-end. Au bout d'un an, je n'avais pas encore assez d'argent pour acheter et le boîtier et l'objectif Leica, de sorte que mon premier appareil a été un Minolta sur lequel j'ai vissé un objectif 35mm de chez Leica. Avant d'acheter mon premier boîtier Leica, j'ai attendu au moins dix, douze ans ! Plus tard, après avoir quitté mon journal et étant devenue photographe indépendante, j'ai beaucoup travaillé pour des maisons comme Hermès et Weston, j'ai acheté un Leica R pour eux. Je crois qu'en M, j'ai toute la gamme des objectifs et en R, j'en ai pas mal aussi. Pendant longtemps, j'étais tellement contente de tous mes Leica que je me faisais des expositions de mes appareils photo et de mes objectifs sur mon lit... et à chaque fois que j'en avais un nouveau, objectif ou boîtier, je me refaisais ma petite exposition, tellement j'étais contente ! La photo, ça a été vraiment ma vie, ça a été réellement une grande passion. J'ai été heureuse grâce à la photo. Quand je rate des photos, je suis malheureuse, bien sûr, mais j'ai été véritablement heureuse tout autant dans mon travail personnel que dans mon travail professionnel. Il n'y a plus rien qui m'embête dans la vie parce que tout est prétexte à peut-être faire une photo... Je fais souvent des rencontres avec des étudiants et, avant de commencer un workshop, je parle toujours un peu de mon parcours. La plupart du temps, ils sont très curieux, m'écoutent bouche bée et, de mon côté, je les encourage, je leur dis que quand on veut quelque chose, quand on croit en quelque chose de profond, en fait, on y arrive, avec du temps bien sûr. Dans mon cas, il n'y avait aucune raison pour que je côtoie un jour le monde de la photo, partie comme j'étais partie... Il faut croire et il faut oser, prendre des risques et y croire, surtout : oser est un mot important lorsqu'on fait des images. Quand j'ai quitté mon journal, je gagnais très très bien ma vie, mes amis pensaient que c'était un choix fou, et bien, ce n'est pas l'argent qui m'a fait rester. J'avais envie de partir, de voir, alors je suis partie du magazine. Après, bien sûr, il m'a fallu plus de deux ans pour trouver du travail en indépendante mais j'étais confiante : grâce à la la photo, j'ai été heureuse depuis mes quinze ans.