Une autre manière de regarder
Sur les plages de Normandie, le bruit des vagues a remplacé celui des explosions. Le vent remonte de la mer, les mouettes crient au-dessus du sable, les familles se promènent, les enfants jouent. À première vue, rien ne semble très différent d’un bord de mer ordinaire. Et pourtant, ici plus qu’ailleurs, la beauté et la tragédie habitent un même lieu.
C’est dans cet écart, précisément, que Philippe Pédat a choisi de travailler. Parti sur les traces du Débarquement avec un Leica III*, des optiques anciennes et des rouleaux de Kodak Tri-X 400, le photographe genevois ne souhaitait pas illustrer une nouvelle fois un événement déjà abondamment raconté. Il voulait interroger ce qu’il en reste aujourd’hui. Non pas la guerre elle-même, mais le silence qui lui succède.
Je n’ai pas choisi un appareil ancien pour fabriquer des images anciennes. Je voulais retrouver une autre manière de regarder.
Philippe Pedat
Une autre façon d’aborder la mémoire
Optométriste de métier, photographe par passion depuis l’adolescence, Philippe Pédat entretient avec l’image une relation ancienne. Il travaille aussi bien en numérique qu’en argentique, avec une prédilection marquée pour le noir et blanc, dont la sobriété lui permet d’aller à l’essentiel.
Leica s’est imposé progressivement dans son parcours. D’abord comme un mythe, celui du boîtier de reportage. Puis comme une évidence plus intime, liée à la qualité optique, bien sûr, mais aussi à une certaine manière de photographier: plus directe, plus dépouillée, plus attentive.
Pour ce projet, le choix du Leica III n’avait donc rien d’un simple effet de style. L’appareil, construit à une époque où l’Europe sombrait dans la guerre, offrait une cohérence naturelle avec le sujet. Photographier ces plages avec un outil contemporain de ces années-là lui semblait une manière respectueuse, sincère, d’aborder les lieux.
Quatre jours pour ressentir
Philippe Pédat a volontairement limité son projet à quatre jours. Une durée très courte face à l’ampleur historique du Débarquement, mais essentielle à ses yeux. Il ne voulait ni dresser un inventaire exhaustif, ni accumuler des centaines d’images. Il cherchait au contraire une expérience photographique intense, concentrée, presque physique.
Cette contrainte a modifié son rapport au terrain. Avec une trentaine d’images par film, impossible de multiplier les déclenchements. Il faut regarder, attendre, choisir. Accepter aussi de ne pas photographier. « Avec ce matériel, on ne vit plus la scène à travers un écran. On est obligé d’être là. »
Le Leica III impose cette lenteur. Chargement du film, mise au point télémétrique, absence d’aperçu immédiat: chaque geste compte. Mais cette limite devient une force. Elle oblige le photographe à cesser de courir après la belle image pour chercher une photographie plus juste.
Les plages, les statues, les absents
À son arrivée en Normandie, Philippe Pédat avait en tête les images des films, les barges dans la fumée, les ordres criés, les visages couverts de sable et de peur. Il s’attendait à retrouver quelque chose de cette violence. Il découvre au contraire des plages paisibles, des promeneurs, des parkings, une vie qui a repris ses droits.
Ce décalage devient le cœur du projet. Où est passé la guerre? Pourquoi ce paysage semble-t-il si calme alors qu’il porte encore la mémoire de milliers de morts? Les plages parlent d’hommes qui ont avancé dans le sable, sous le feu, pas à pas. Mais elles le font à leur manière. Par le vent, les herbes, une ligne sombre dans le sable, une mer apparemment tranquille.
Les statues, elles, apparaissent à taille humaine. Ni plus grandes que nature, ni héroïques au point de devenir irréelles. Des silhouettes figées dans le bronze ou la pierre, qui rappellent soudain que ces soldats furent d’abord de très jeunes hommes, avec une famille, des projets, peut-être une fiancée, et certainement la peur.
Puis viennent les cimetières. On y parle moins fort, sans même s’en rendre compte. Les allées sont impeccables, les croix alignées, les noms gravés. Au début, on regarde les rangées. Puis on lit les âges. Et les chiffres cessent d’être des chiffres. Philippe Pédat photographie alors l’absence: non pour glorifier la guerre, mais pour rappeler ce qu’elle coûte.
Les blockhaus, cicatrices du paysage
Les blockhaus, eux, surgissent au détour d’un sentier, au sommet d’une dune ou à la lisière d’un champ. Parfois inclinés, presque engloutis par le sable, le sel, les mousses et les lichens, ils semblent avoir toujours appartenu au paysage normand. Pourtant, ils furent construits pour une tout autre raison.
Aujourd’hui silencieux, ils ne portent plus de canons, plus de menace immédiate. Le vent passe par leurs ouvertures comme à travers des ruines antiques. Le béton retourne lentement à l’histoire.
Pour Philippe Pédat, ces constructions ne sont pas seulement des vestiges militaires. Ce sont des cicatrices inscrites dans le paysage. Des formes lourdes, parfois brutales, que l’érosion et le temps rendent paradoxalement fragiles.
Des optiques imparfaites pour une mémoire fragile
Le choix des objectifs anciens joue un rôle essentiel dans cette série. Philippe Pédat a travaillé notamment avec un Elmar 50 mm collapsible et un Summaron 35 mm collapsible. Des optiques imparfaites, au sens contemporain du terme: moins de piqué, des contours adoucis, des hautes lumières parfois transformées en halos, une lumière qui entre de manière moins prévisible.
C’est précisément ce rendu qui l’intéresse. Ces objectifs ne décrivent pas le monde avec une exactitude clinique. Ils le montrent autrement. Ils adoucissent les contours, comme le temps adoucit ceux de la mémoire. Ils rappellent que certaines histoires méritent peut-être d’être racontées avec les outils de leur époque.
La Kodak Tri-X 400 prolonge cette approche. Son grain, sa matière, sa densité donnent aux images une présence que Philippe Pédat recherchait. Les négatifs ont ensuite été développés par ses soins, puis scannés.
Une photographie plus intérieure
Cette série a profondément modifié la manière de photographier de Philippe Pédat. Lui qui avait longtemps recherché des images très maîtrisées, souvent construites autour de paysages épurés, de poses longues et d’une esthétique contemplative, dit avoir découvert ici le plaisir d’une photographie moins préparée, plus instinctive.
Une belle photo, ce n’est pas seulement ce qu’elle montre. C’est aussi ce qu’elle ne montre pas. Ce qu’elle fait ressentir.
Philippe Pedat
Parti photographier les traces du Débarquement, il est revenu avec une réflexion plus large sur le regard, l’attention et le temps. Le Leica III n’a pas été seulement un outil. Il a été un révélateur. Une façon de ralentir, de mieux voir, de ne plus confondre accumulation et intensité.
Le travail de Philippe Pédat sera présenté lors d’une conférence au Leica Store Genève, prévue le 17 septembre, puis dans le cadre de l’exposition du collectif Point Focal, du 2 au 8 novembre 2026 à la galerie Breitenmoser, à Genève.
Biographie
Philippe Pédat partage sa vie entre l’optométrie et la photographie. Passionné par l’image depuis l’adolescence, il travaille aussi bien en numérique qu’en argentique, avec une prédilection pour le noir et blanc. Son approche, volontairement minimaliste, privilégie la simplicité, le silence et l’équilibre. Il développe son travail photographique par thèmes, explorant notamment les montagnes, les paysages et la vie culturelle suisse, avec l’ambition de créer des images intemporelles qui invitent à la contemplation.
Pédat Philippe
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