Au plus près des lutteurs - Khalil Marcos
Sur une plage chauffée à blanc du Sénégal, Khalil Marcos photographie les lutteurs au 50 mm. Réalisée en 2012, sa série argentique en noir et blanc explore la puissance et la sensualité des corps, mais aussi la relation qui lui permet de s’en approcher. Une rencontre où le placement du photographe compte autant que le déclenchement.
Deux hommes s’empoignent, tête contre tête, le corps couvert de sable. Derrière eux, d’autres lutteurs apparaissent, réduits par la distance à de petites silhouettes. Khalil Marcos photographie la scène au Leica R7, à quelques dizaines de centimètres des athlètes. « Je leur ai dit : ne bougez pas, je veux cette empoigne! » Parmi les images de cette séance, celle-ci reste sa préférée. Elle rassemble ce qu’il est venu chercher : la densité des corps, la tension du geste et une proximité qui donne au spectateur le sentiment d’être véritablement dans la scène.
Une rencontre préparée de longue date
Lorsqu’il réalise cette série, Khalil Marcos connaît déjà le Sénégal, où ses activités professionnelles le conduisent régulièrement. Depuis plusieurs années, il regarde les combats de lutte à la télévision et souhaite photographier ceux qui les pratiquent. Son intérêt porte sur ces corps aussi musculeux que sublimes, leur impressionnante présence et la manière dont ils occupent l’espace. Il choisit de rencontrer les athlètes sur leur lieu d’entraînement, au bord de la mer, avec le sable et le ciel pour cadre. Il sait où les trouver et à quel moment venir.
Sur place, il se présente à un groupe d’une douzaine de lutteurs. Quelques mots de wolof facilitent l’échange. Il propose de leur offrir des boissons et de quoi manger après l’entraînement, puis demande à les photographier pendant deux heures. L’accord se fait rapidement. Parmi eux, certains exercent, raconte-t-il, des métiers de manutention, de commerce ou de sécurité ; d’autres sont engagés dans une pratique semi-professionnelle de leur art. La séance commence dans ce cadre idyllique, sous une chaleur écrasante. Le photographe circule parmi eux, suit leurs mouvements et, parfois, leur demande de conserver quelques instants une position.
Le 50 mm comme distance de travail
Son équipement repose sur une même focale : un 50 mm monté sur chacun de ses deux boîtiers argentiques, ses fidèles Leica R7 et Leica M6, dans lesquels il insère de la pellicule Tri-X 400. Cette continuité lui permet de travailler avec des repères familiers, tout en passant aisément d’un système de visée à l’autre. Pour modifier la place des corps dans l’image, il avance, recule ou tourne autour des athlètes. La proximité résulte de cette manière de photographier : elle demande de s’engager physiquement dans l’espace même qu’occupent les athlètes.
Pour cette série, le R7 prend une place prépondérante. Khalil Marcos apprécie de pouvoir se rapprocher au plus près de son sujet - son optique ayant une distance minimale de mise au point très courte - et composer avec précision dans le viseur reflex. Le M6 lui offre quant à lui une autre possibilité : observer ce qui se passe autour du cadre et anticiper l’arrivée d’un lutteur dans l’image. Les deux approches se complètent à merveille. Accepté par le groupe, il peut photographier ouvertement. Son attention peut dès lors se concentrer sur les empoignades, la place des corps et le rapport entre les différents plans.
Tourner autour des corps
Plusieurs duos s’entraînent simultanément. Un bras surgit, un homme traverse le champ, une silhouette vient brouiller une composition. « Ils bougent sans arrêt », se souvient Khalil Marcos. La difficulté consiste alors à trouver sa place dans ce mouvement continu. Il tourne autour des lutteurs, surveille les entrées et les sorties du cadre, cherche un angle où les gestes restent lisibles. Par moments, il intervient, demande à un athlète de se décaler, à deux autres de maintenir leur prise. La série associe ainsi observation de l’entraînement et situations dirigées.
La lumière impose elle aussi ses conditions. Dans cet environnement de sable clair, sous le soleil puissant de l’après-midi, il travaille avec un simple pare-soleil. « J’ai tourné autour de mes sujets par rapport au soleil. » Il s’appuie sur son expérience pour conserver des réglages largement stables - 1/1000e de seconde, f16 ou f22 - et adapter surtout sa position. Avec le recul, il aurait aimé explorer davantage le mouvement à travers des poses plus lentes.
Un filtre ND aurait permis cette exploration, mais cela aurait nécessité un deuxième shooting.
Khalil Marcos
La puissance, mais aussi la sensualité
Dans son récit de la séance, Khalil Marcos revient autant sur la sensualité que sur la force des athlètes. Son attention va aux volumes, à la peau, au sable qui s’y accroche et aux contacts entre les corps. Une autre photographie, choisie pour l’affiche, montre un lutteur portant un homme sur ses épaules, encadré par deux compagnons. Elle fait écho au célèbre cliché, réalisé en 1949 par George Rodgers, montrant des combattants noubas dans la même composition pyramidale. « J’ai été estomaqué par la facilité déconcertante avec laquelle l’athlète a soulevé son partenaire de 120 kilos pour le faire grimper sur ses épaules: on aurait dit qu’il levait quelques kilos seulement! »
Fidèle à son habitude, Khalil Marcos précise que ces images conservent leur cadrage d’origine, sans qu’aucun élément n’ait été ajouté ou retiré. Cette exigence donne tout son poids au travail effectué sur la plage : choisir sa distance, organiser le cadre et déclencher.
Quelque temps après cette séance, de retour dans la région, il retourne remettre des tirages à plusieurs des lutteurs. La relation engagée pendant ces deux heures se prolonge ainsi dans le partage des photographies. Ceux qui lui ont permis de s’approcher d’eux peuvent, à leur tour, découvrir ce qu’il a vu.
Get the Look
Le dispositif : Leica R7 et Leica M6, objectifs de 50 mm, pellicule Tri-X 400, lumière naturelle.
La démarche : établir le contact avant de photographier, se déplacer pour ajuster le cadrage et la lumière, surveiller les arrière-plans. Lorsque certaines poses sont dirigées, l’indiquer fait partie d’une présentation honnête du travail.
D’origine libanaise, Khalil Marcos naît en 1962 en Guinée. Il grandit en Afrique puis étudie la mise en scène cinématographique à Los Angeles. À Paris, il côtoie ensuite régulièrement plusieurs photographes de l’agence Magnum, dont Raymond Depardon et Josef Koudelka. Actif dans le négoce international puis la banque privée, Khalil Marcos met à profit ses nombreux déplacements professionnels pour s’adonner à sa passion de la photographie.
www.khalilmarcos.com
Instagram : @khalilmarcos
Exposition « Wrestlers » à découvrir du 1er au 31 octobre à la Galerie du Leica Store Genève, place de Saint-Gervais 1. Vernissage le 1er octobre de 17h00 à 20h00.